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Enseignement » Outils et matériaux pédagogiques » Textes et sources sur la Révolution française » La machine à fantasmes

Institut d'Histoire de la Révolution Française (IHRF)

 

IHRF-IHMC
(UMR8066, CNRS/ENS/Paris 1)

 

Fondé en 1937 à l’initiative de Georges Lefebvre, l’Institut d'Histoire de la Révolution Française est rattaché à l’UFR d’Histoire (09) de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.
Présentation complète

 

17, rue de la Sorbonne

Esc. C, 3e étage

75005 Paris

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Chargé de communication

Opens window for sending emailAlexis Darbon

 

Bibliothèque

Mardi : 14 h – 17 h
Mercredi : 9 h 30 – 13 h | 14 h – 17 h
Jeudi : 9 h 30 – 13 h | 14 h – 17 h
Vendredi : 9 h 30 – 13 h
 

Thomas Corpet

Tél. : 01 40 46 33 70

Opens window for sending emailbiblio.ihrf@univ-paris1.fr

Accès direct à la bibliothèque

 

   

La machine à fantasmes

Les bonnes feuilles sélectionnées par Jean-Clément Martin

 

Jean-Clément Martin, La Machine à fantasmes. Relire l’histoire de la Révolution française, Paris, Vendémiaire, 2012.

 

 

Pages : 320
ISBN : 978-2-36358-029-0
Prix : 22 €
Format : 14,5 x 20 cm, broché

Opens external link in new window Présentation chez l'éditeur

Opens internal link in new window A propos de la machine à fantasmes

 

La passion du passé

L’Histoire que font les historiens est pour sa plus large part nourrie des drames et des tragédies collectives et personnelles, transmuées par les souvenirs, les idéologies et les imaginations. L’écriture mêle le souci de l’érudition sourcilleuse, critique envers les témoignages, attentive au contexte, au respect des souffrances, comme aux mystères des individus, tout en s’obligeant à s’intéresser aux déformations, voire aux fantaisies, qui sont nées, immanquablement, des pires épisodes connus par l’humanité. C’est cet éventail, élaboré essentiellement à partir de la période révolutionnaire, qui est l’objet de ce livre, reflétant une des démarches que j’ai suivie depuis des années.

 

Les articles présentés ici ont été écrits parfois il y a déjà plus de deux décennies et ont tous été remaniés. Ils ont parcouru à grands pas des territoires surchargés de sens et de traces, pour en démonter les mécanismes comme on démine des espaces longtemps occupés par des combattants. La comparaison n’est pas trop forte pour s’approprier ce qu’on sait de la Terreur, de la violence révolutionnaire, ou de la place des femmes combattantes. De la mine au feu d’artifice, le pas était facile à franchir, pour s’occuper des fantaisies sérieuses, des inventions tristes, autre champ, presque terrain vague, de l’histoire. Le vagabondage se fait entre dérisoire et tragique, entre commémoration alambiquée, héros inventés, échos délirants ; il rappelle que le sérieux le plus absolu d’une démonstration rigoureuse n’est jamais détaché des humeurs et des pulsions. Il souligne aussi que les plus incroyables aberrations ont pu légitimer les crimes les plus atroces .

 

Ces textes ont participé d’une méthode appliquée continûment sans jamais avoir été véritablement définie, attachée aux descriptions « denses » des faits écoulés, en acceptant la multiplicité des points de vue, y compris les plus exotiques, pour confronter les intentions exprimées par les acteurs du passé à faire leur histoire avec ce qui en est resté et s’est sédimenté. L’objectif de l’histoire ainsi faite est moins de dégager des leçons générales pour comprendre la marche de l’humanité en masse que de mettre en évidence des avancées tâtonnantes effectuées par les individus, y compris leurs faux pas ou leurs pas de côté. J’ai bien conscience de me situer ici dans une épaisseur de l’histoire qui peut sembler « inférieure » à l’histoire « générale » ou conceptuelle, visant moins à dégager des notions qu’à repérer les modalités par lesquelles des êtres vivants, aimant, désirant et souffrant, ont été confrontés à leur destin.

 

Cette vision parie sur l’inépuisable invention des acteurs pour aménager leur condition, laisser une empreinte et inventer la place des générations suivantes. Elle ne se satisfait pas de l’enregistrement de ce qui a été effectué, mais tout au contraire entend montrer les stratégies individuelles et collectives qui ont fabriqué le monde au jour le jour et sont parfois, le plus souvent même, recouvertes voire cachées par les vestiges archivistiques ou monumentaux qui nous parlent des temps passés . Cette démarche ne souhaite pas établir au bout du compte des mécanismes analytiques susceptibles de donner à comprendre comme autant de sésames, voire simplement d’ouvre-boîtes. Si les outils que sont, par exemple, les « espaces d’expérience » ou les « horizons d’attente » ont incontestablement leur mérite, il n’en reste pas moins qu’utilisés à propos de la haute antiquité comme de l’époque la plus contemporaine, leur efficacité herméneutique ne dit rien de la façon par laquelle des individus et des groupes ont, en bricolant, ajusté leurs environnements dans des variétés infinies. Ce qui est en cause ici est le refus de toute position de surplomb de l’historien vis-à-vis de ses « objets d’étude », comme de toute sidération, pour quelque raison que ce soit, devant leurs destinées.

 

C’est pour cette raison que ce recueil est placé sous l’évocation artistique, mais aussi ironique, de la statue du jeune tambour Bara, sculptée par David dit d’Angers pour se différencier du « grand » David, qui s’était lui aussi intéressé au sort de cet enfant de 13 ans tué par les insurgés vendéens en janvier 1794. Mais alors que le David de la Révolution avait peint une figure androgyne sur fond d’or, le David de la Restauration a sculpté un jeune héros serrant sur son cœur la cocarde tricolore. Sa nudité n’est plus sublime : une chaussette demeurée sur un pied dénonce la rapacité de ses meurtriers, qui lui ont volé ses vêtements. La mort de l’enfant est insupportable. Bara a bien été tué ; mais les deux David ont, successivement et consciemment, exploité le drame pour satisfaire à des règlements de compte partisans, n’hésitant pas à mêler les fantasmes aux souvenirs pour participer à la marche de l’histoire. A mes yeux, faire de l’histoire oblige à ce grand écart, sans concessions comme sans provocations. De toutes les définitions de l’histoire que je connaisse, ma préférée est celle que donne Antoine Prost : « L’histoire, c’est ce que font les historiens . » Comme les pommiers font des pommes, les historiens font des livres ou des cours, dont ils disent d’ailleurs qu’ils en accouchent, comme les femmes des enfants. Cette simplicité toute naturelle n’est en aucune façon une uniformité. La diversité est de mise parmi les pommiers. Ils peuvent être bien taillés, en espalier, ou sauvages et de plein champ ; quant aux pommes, elles sont immangeables comme les pommes à cidre, fades comme les goldens, rares comme les Dubuisson… La différence n’induit pourtant pas le laxisme. Le masculin pluriel « les historiens » dit bien que, à défaut d’être coordonnée, la création est collective, et que si la collectivité accepte les catégories et les chapelles, les historiennes ainsi que les historiens des sciences, du genre, du droit, de l’art, du dimanche, etc., elle veille au grain. L’histoire, c’est donc ce que font les historiens, ensemble, impliquant qu’ils exposent leurs produits, inventent des nouveautés, se soumettent à la critique, comme dans n’importe quel marché ou salon de la pomme.

 

L’esprit de cette communauté, régulée par la convivialité sans concession et par les échanges de tours de main, est loin du « faire de l’histoire » des années 1960-1970 qui cachait, mal, l’ambition de « faire l’histoire » tout court. La martialité sonore de ce « faire » assurait que l’histoire se faisait à coup de marteau, à défaut de se tenir au bout du fusil, comme certains le pensaient d’ailleurs. Perte des illusions, essoufflement, émiettement, chacun jugera . Il y a dorénavant plusieurs maisons dans la maison du Père, et l’histoire, devenue réseau plus que mouvement, recouvre des domaines, des méthodes et des démarches qui découpent de nouvelles configurations. Qu’on ne s’y trompe pas : les enjeux qui écrasaient les historiens du XXe siècle sommés d’éclairer la marche de l’humanité ont perdu de leur brutalité sans disparaître. Conséquence ou concession ? L’histoire des historiens s’est complexifiée ; elle a accepté, tant bien que mal, que les tissages entre histoire et mémoire relèvent de son univers, de la même façon qu’elle se nourrit du braconnage sur les frontières indécises entre histoire et fiction. Décidément, « l’histoire ne va pas de soi ». Je serais enclin à penser qu’elle n’allait de soi qu’en occultant tous ceux, acteurs du passé, historiens peu ou pas reconnus, qui ne s’intégraient pas dans les vastes perspectives d’un courant compris comme la marche de l’humanité vers un avenir idéal.