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Centre de documentation » Controverses » A propos des "lois mémorielles" et du vote du 23 janvier 2012 au Sénat

Institut d'Histoire de la Révolution Française (IHRF)

 

IHRF-IHMC
(UMR8066, CNRS/ENS/Paris 1)

 

Fondé en 1937 à l’initiative de Georges Lefebvre, l’Institut d'Histoire de la Révolution Française est rattaché à l’UFR d’Histoire (09) de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.
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A propos des "lois mémorielles" et du vote du 23 janvier 2012 au Sénat

 

lundi 23 janvier 2012, par Jean-Clément Martin

Le débat compliqué qui se met en place à propos du génocide subi par les Arméniens et autour des « lois mémorielles », tendrait-il à faire négliger des réflexions élémentaires en produisant des amalgames ? Il n’est pas acceptable de mêler les lois relatives aux fêtes nationales avec les préoccupations sur la terminologie à propos de la Shoah, de ne pas différencier les « génocides » des crimes de guerre, ou des violences extrêmes. Pour aller à ce qui est au cœur du débat : génocide suppose qu’il y ait eu définition de critères désignant un groupe humain à détruire, mise en place de procédures et de moyens. Parce que les souffrances sont toutes respectables, il est essentiel de ne pas être sidéré devant les pyramides des martyrs qui obsèdent l’univers et de garder le sang-froid nécessaire à la classification et à la hiérarchisation.

 

Alors sommes nous à ce point démunis qu’il faille que l’Etat légifère nos mémoires ? Les bénéfices de la loi Gayssot sont-ils aussi assurés qu’il est dit souvent ? Peut-être, mais allons-nous évaluer l’importance des traumatismes collectifs pour définir ce qui sera reconnu ou non comme « génocide » et qui sera protégé par une loi ad hoc ?

 

Sans aucune volonté de critique vis-à-vis des élus de la République, il n’est pas souhaitable de leur laisser la charge de statuer seuls sur ces questions d’histoire. Peut-on lier le respect d’une mémoire à une majorité ? Peut-on faire voter sur la souffrance ? Soyons clair, il n’est pas plus envisageable de penser que les historiens peuvent mieux trancher. Imaginer que des « historiens sérieux » puissent se prononcer soulève d’emblée la difficulté de savoir qui est « sérieux » et qui ne l’est pas. Acceptons, faute de pouvoir faire autrement, que les débats contradictoires se mènent, que l’opinion s’empare des propositions et qu’un consensus se crée lentement et sans aucun doute toujours en étant confronté à des critiques et des contestations. Mais toute affirmation catégorique, appuyée sur un groupe d’experts, même prestigieux, allons jusqu’à penser surtout s’ils sont prestigieux, risque bien d’être rejetée par l’opinion portée à dénoncer toute procédure d’autorité.

 

Faut-il rappeler aussi que les approches historiques et les démonstrations des historiens dépendent des climats culturels dans lesquelles elles s’enracinent ? Il ne s’agit pas d’entamer une discussion sur le « relativisme » de l’histoire, mais simplement de souligner la spécificité d’une méthode recourant à des concepts et des notions liées à l’actualité dans laquelle elles baignent au moment de leur emploi, d’une recherche dépendant des découvertes jamais achevées de documents et de preuves, d’une démarche collective qui valide des conclusions qu’au terme de controverses érudites. L’histoire n’est ni une science expérimentale, ni une science « exacte », elles-mêmes soumises aux influences des opinions collectives par ailleurs, ni le résultat d’un procès disant la vérité en prononçant une sentence. Et c’est précisément pour ne pas céder à une sidération, risquant d’entraîner vers des positions violentes, passionnées et irrationnelles, qu’il convient de soumettre les « faits » aux grilles interprétatives de l’histoire, avec leurs contraintes et leurs lenteurs.

 

Ce sont pour ces raisons que l’histoire ne peut pas être confondue avec la mémoire, quel que soit le sens que l’on voudrait donner à ce mot. Tous les groupes, nations, communautés, même individus sont partagés entre plusieurs mémoires, complémentaires et rivales, locales et universelles, familiales et sociales. L’histoire enseignée, l’histoire reconnue par un Etat, n’ont que des rapports biaisés avec ces mémoires qui tissent de façon souple, jusqu’aux affrontements, le tissu identitaire des personnes et des ensembles humains. Vouloir introduire dans ces négociations continuelles et dans ces rivalités complexes, la rigidité d’une mémoire fossilisée sur une histoire certifiée ne pourra qu’envenimer des relations, créer des contentieux et interdire les évolutions et les arrangements qui sont la vie même de toute mémoire.

 

Avons-nous peur à ce point de perdre le contrôle d’un monde à venir dans lequel nos valeurs n’auraient plus de place ? Si c’est cela la question, demandons-nous pourquoi nous n’avons pas, avant, pu garantir la transmission de ces valeurs, pourquoi la reconnaissance de leur essence ne joue plus. Mais ne créons pas d’inutiles grandes barrières pour empêcher les barbares de ravager les espaces historiques dont nous voudrions être les seuls gardiens.